Seul dans le cabinet de réflexion : ce qu'on y vit vraiment

Le cabinet de réflexion est une petite pièce sombre où le candidat à l'initiation maçonnique est laissé seul, quelques minutes, avant la cérémonie. Pas de piège, pas de mise à l'épreuve : une chaise, une table, une feuille, quelques symboles, et soi-même. J'y suis passé. Voici ce qui s'y passe, sans mystère, et pourquoi ce quart d'heure continue de me suivre.

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Qu’est-ce que le cabinet de réflexion ?

Avant d’y entrer, je m’en faisais une idée floue, entre chambre noire et salle d’interrogatoire. La réalité est plus simple. Le cabinet de réflexion est un réduit peint en noir, éclairé d’une bougie. On y trouve une table, une chaise, du papier, et quelques objets que l’on retrouve dans tous les livres sur la franc-maçonnerie : un sablier, un crâne, du pain et de l’eau, du sel et du soufre, un coq, des sentences peintes sur les murs. Rien n’y est caché. Tout y est là pour une seule raison : vous mettre face à vous-même pendant quelques minutes.

C’est un rite de passage. On en trouve des cousins dans bien des traditions : une retraite, une nuit de veille, un seuil à franchir seul avant de rejoindre les autres. Ici, le seuil tient dans deux mètres carrés.

Nature morte : un crâne posé sur un livre, une plume d'oie, un verre renversé et une lampe à huile qui vient de s'éteindre
Un crâne, une plume, une lampe qui fume encore : un siècle avant les premières loges, les peintres avaient déjà dressé la table du cabinet. Pieter Claesz, Nature morte au crâne et à la plume, 1628, Metropolitan Museum of Art, New York (domaine public).

Ce que j’ai vécu, la porte refermée

La porte se referme et je suis seul. Quelques minutes, pas davantage : juste le temps de me lever de la chaise où l’on m’a prié de m’asseoir et de tourner sur moi-même dans cet espace minuscule, pour tout regarder. Je sais que des dizaines de milliers de personnes ont vécu cela avant moi. Cela ne change rien. Pour moi, c’est la première fois.

Il y a beaucoup d’excitation et un peu d’anxiété. Les questions arrivent en désordre. Que va-t-il se passer ensuite ? Qu’est-ce que je vais écrire ? Qui sera là, de l’autre côté ?

Puis j’écris, et ça vient tout seul. Je me sens inspiré, presque content de moi. On vient me chercher à l’instant précis où je pose le stylo. Hasard, ou m’observait-on ? Je me surprends à le penser, puis à me trouver un peu ridicule.

Dessin au trait : sur une table, une bougie allumée, une feuille couverte de lignes, un stylo posé en travers, un sablier presque écoulé et un crâne
On vient me chercher à l’instant précis où je pose le stylo.

Que faut-il écrire dans le cabinet de réflexion ?

C’est la question que tout candidat se pose, et la réponse est rassurante : ce que vous pensez. On vous demande quelques lignes sur ce que vous croyez devoir à vous-même, aux autres, au monde. La tradition appelle cela un testament philosophique. Le mot impressionne ; l’exercice ne l’est pas. Il n’y a pas de bonne réponse, pas de correcteur, pas de note. Personne ne vous jugera sur votre style. Ce que vous écrivez ce soir-là, c’est la photographie de qui vous êtes en entrant. Vous la relirez plus tard, et c’est là que cela devient intéressant.

Ce que l’on perd, et ce que l’on gagne

Ce qui m’a le plus frappé ce soir-là, c’est d’avoir perdu mon assurance. Moi qui aime tenir les choses, je n’avais plus prise sur rien, et c’était étonnamment agréable. Se laisser porter, guider, lâcher les rênes sans savoir ce qui vient, avec pourtant un sentiment de confiance : des proches étaient passés par là avant moi, et m’avaient glissé plusieurs fois que « ça pourrait m’intéresser ».

Les mains moites, quand même. Et ce petit discours intérieur que tous les candidats doivent se tenir : tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.

Gravure ancienne : un emblème circulaire entouré des mots latins Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem
Les sept lettres du mur, V.I.T.R.I.O.L., viennent d’un traité d’alchimie bien antérieur aux loges. Emblème du Chymisches Lustgärtlein de Daniel Stolz von Stolzenberg, Francfort, 1624, Staatsbibliothek zu Berlin (domaine public).

Ce que je ne raconterai pas, et pourquoi

La suite de la cérémonie, je la garde. Non qu’elle cache quoi que ce soit. J’ai écrit ici même qu’il n’y a pas de secret maçonnique à révéler, et je le pense. Tout est dans les livres, souvent en détail. Mais une cérémonie n’est pas une procédure : c’est un moment que l’on vit une fois, et le raconter à celui qui va le vivre revient à lui raconter la fin du film. Elle appartient à ceux qui viendront après moi.

Il y a eu aussi, ce soir-là, un moment qui m’a tiré des larmes. Il tient à des personnes qui me sont chères, et il leur appartient autant qu’à moi.

Et après ?

D’un seul coup, tout le monde sort. Je passe d’une longue introspection, presque solitaire, à un moment où chacun se précipite vers moi, me serre la main, m’embrasse. C’est là que je comprends à quel point cela m’avait manqué.

Dessin au trait : six mains ouvertes convergent vers une main verte au centre d'un cercle
D’un seul coup, tout le monde sort.

Quelque temps plus tard, il a fallu mettre ces impressions par écrit et les lire devant la loge. Je m’y suis mis tard, en m’isolant quelques heures avec de la musique douce. Les souvenirs revenaient un à un. C’était agréable, et cela m’a obligé à une introspection que je n’aurais sans doute jamais faite autrement.

Je crois que ce carnet est né là : d’une petite pièce où l’on m’avait laissé seul avec une feuille blanche, et de l’envie d’y retourner, librement cette fois.

Si vous êtes curieux

Vous n’avez pas besoin d’un parrain ni d’un mot de passe pour en savoir plus. Lisez, posez des questions, allez aux conférences ouvertes que la plupart des obédiences organisent. Et si un jour vous vous demandez ce que vous écririez, vous, seul dans cette pièce avec une feuille blanche : c’est peut-être que la porte n’est pas loin.

Chaîne d’union · planches liées

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