Qu’est-ce que le cabinet de réflexion ?
Avant d’y entrer, je m’en faisais une idée floue, entre chambre noire et salle d’interrogatoire. La réalité est plus simple. Le cabinet de réflexion est un réduit peint en noir, éclairé d’une bougie. On y trouve une table, une chaise, du papier, et quelques objets que l’on retrouve dans tous les livres sur la franc-maçonnerie : un sablier, un crâne, du pain et de l’eau, du sel et du soufre, un coq, des sentences peintes sur les murs. Rien n’y est caché. Tout y est là pour une seule raison : vous mettre face à vous-même pendant quelques minutes.
C’est un rite de passage. On en trouve des cousins dans bien des traditions : une retraite, une nuit de veille, un seuil à franchir seul avant de rejoindre les autres. Ici, le seuil tient dans deux mètres carrés.

Ce que j’ai vécu, la porte refermée
La porte se referme et je suis seul. Quelques minutes, pas davantage : juste le temps de me lever de la chaise où l’on m’a prié de m’asseoir et de tourner sur moi-même dans cet espace minuscule, pour tout regarder. Je sais que des dizaines de milliers de personnes ont vécu cela avant moi. Cela ne change rien. Pour moi, c’est la première fois.
Il y a beaucoup d’excitation et un peu d’anxiété. Les questions arrivent en désordre. Que va-t-il se passer ensuite ? Qu’est-ce que je vais écrire ? Qui sera là, de l’autre côté ?
Puis j’écris, et ça vient tout seul. Je me sens inspiré, presque content de moi. On vient me chercher à l’instant précis où je pose le stylo. Hasard, ou m’observait-on ? Je me surprends à le penser, puis à me trouver un peu ridicule.

Que faut-il écrire dans le cabinet de réflexion ?
C’est la question que tout candidat se pose, et la réponse est rassurante : ce que vous pensez. On vous demande quelques lignes sur ce que vous croyez devoir à vous-même, aux autres, au monde. La tradition appelle cela un testament philosophique. Le mot impressionne ; l’exercice ne l’est pas. Il n’y a pas de bonne réponse, pas de correcteur, pas de note. Personne ne vous jugera sur votre style. Ce que vous écrivez ce soir-là, c’est la photographie de qui vous êtes en entrant. Vous la relirez plus tard, et c’est là que cela devient intéressant.
Ce que l’on perd, et ce que l’on gagne
Ce qui m’a le plus frappé ce soir-là, c’est d’avoir perdu mon assurance. Moi qui aime tenir les choses, je n’avais plus prise sur rien, et c’était étonnamment agréable. Se laisser porter, guider, lâcher les rênes sans savoir ce qui vient, avec pourtant un sentiment de confiance : des proches étaient passés par là avant moi, et m’avaient glissé plusieurs fois que « ça pourrait m’intéresser ».
Les mains moites, quand même. Et ce petit discours intérieur que tous les candidats doivent se tenir : tu n’es pas le premier, tu ne seras pas le dernier.

Ce que je ne raconterai pas, et pourquoi
La suite de la cérémonie, je la garde. Non qu’elle cache quoi que ce soit. J’ai écrit ici même qu’il n’y a pas de secret maçonnique à révéler, et je le pense. Tout est dans les livres, souvent en détail. Mais une cérémonie n’est pas une procédure : c’est un moment que l’on vit une fois, et le raconter à celui qui va le vivre revient à lui raconter la fin du film. Elle appartient à ceux qui viendront après moi.
Il y a eu aussi, ce soir-là, un moment qui m’a tiré des larmes. Il tient à des personnes qui me sont chères, et il leur appartient autant qu’à moi.
Et après ?
D’un seul coup, tout le monde sort. Je passe d’une longue introspection, presque solitaire, à un moment où chacun se précipite vers moi, me serre la main, m’embrasse. C’est là que je comprends à quel point cela m’avait manqué.

Quelque temps plus tard, il a fallu mettre ces impressions par écrit et les lire devant la loge. Je m’y suis mis tard, en m’isolant quelques heures avec de la musique douce. Les souvenirs revenaient un à un. C’était agréable, et cela m’a obligé à une introspection que je n’aurais sans doute jamais faite autrement.
Je crois que ce carnet est né là : d’une petite pièce où l’on m’avait laissé seul avec une feuille blanche, et de l’envie d’y retourner, librement cette fois.
Si vous êtes curieux
Vous n’avez pas besoin d’un parrain ni d’un mot de passe pour en savoir plus. Lisez, posez des questions, allez aux conférences ouvertes que la plupart des obédiences organisent. Et si un jour vous vous demandez ce que vous écririez, vous, seul dans cette pièce avec une feuille blanche : c’est peut-être que la porte n’est pas loin.
Chaîne d’union · planches liées
Il n’y a pas de secret maçonnique à révéler
Une lettre ouverte promet de « démystifier » la franc-maçonnerie devant des millions de spectateurs. Elle repose sur un malentendu qui en dit long sur ce que la discrétion protège vraiment.
Le cabinet de réflexion, avant d'être un blog
Il y a une pièce, dans le parcours maçonnique, qu'on ne visite qu'à de rares occasions, et dont on ne parle presque jamais une fois la porte refermée. C'est pourtant elle qui a donné son nom à cet endroit.
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