Le sablier et l'isoloir

La campagne présidentielle s'ouvre sous une accumulation de menaces. Avant d'entrer en loge, on passe par une petite pièce obscure où l'on regarde la mort en face. Et si c'était le meilleur apprentissage du vote ?

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Il y a dans l’air de cette rentrée quelque chose de lourd. La presse égrène les guerres, en Ukraine, au Proche-Orient ; le prix du carburant ; la dette, dont on nous annonce qu’elle pourrait un jour nous étrangler. Cette semaine encore, le chef de l’État a dû démentir une information, parue dans la presse étrangère, sur une possible attaque de drones visant le sud du pays. Le démenti rassure un instant, puis la question demeure : qu’est-ce qui sera vrai la prochaine fois ?

C’est dans ce climat que s’ouvre la campagne pour l’élection présidentielle, dont les deux tours sont fixés aux 18 avril et 2 mai 2027. Nul besoin d’être grand clerc pour deviner que la peur y sera un argument, peut-être le principal. Peur de la guerre, peur du déclassement, peur de l’étranger, peur du voisin, peur de l’autre camp. Chacun aura la sienne à vendre, et un remède pour aller avec.

Je ne dirai pas ici pour qui voter. Ce n’est ni mon rôle ni celui d’une loge. Mais je voudrais dire quelque chose de la manière de voter, parce que la franc-maçonnerie a, sur ce point précis, une expérience singulière.


Avant d’être reçu en loge, le profane est conduit dans un réduit obscur : le cabinet de réflexion, qui a donné son nom à ce carnet. Il y reste seul, un temps qu’il ne mesure pas. Sur la table, un crâne, un morceau de pain, une cruche d’eau, du sel, du soufre, un sablier. Au mur, un coq, et quelques inscriptions, dont la plus célèbre tient en sept lettres : V.I.T.R.I.O.L. Visite l’intérieur de la terre, et en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée.

On a beaucoup glosé sur ce décor, jugé tantôt lugubre, tantôt théâtral. Sa fonction est pourtant simple. On y place le candidat face à ce qui effraie le plus un être humain : sa propre fin. Le crâne ne menace personne, il constate. Le sablier ne presse pas, il rappelle que le temps est compté, et qu’il vaut donc la peine d’en faire quelque chose.

Ce qui est remarquable, c’est ce que l’on demande ensuite. Non pas de trembler, mais d’écrire. Le profane rédige son testament philosophique, en répondant à quelques questions sur ses devoirs envers lui-même, envers l’humanité, envers son pays. On regarde la mort, puis on pense à ses devoirs. L’ordre n’est pas anodin.

Dessin au trait : sur une table, une bougie, un crâne, un pain, un sablier, une cruche et deux coupelles de sel et de soufre ; au-dessus, l'inscription V.I.T.R.I.O.L.
Le crâne ne menace personne, il constate. Le sablier ne presse pas, il rappelle.

Montaigne l’avait formulé mieux que personne :

Qui a appris à mourir, il a désappris à servir.

Celui qui a regardé sa peur la plus profonde devient plus difficile à gouverner par la crainte. Il n’est pas devenu intrépide, ce serait une sottise ; il a simplement cessé de confondre la peur avec un raisonnement.

Car la peur n’est pas une opinion. C’est un état. Elle rétrécit le champ de vision, précipite les décisions, cherche un coupable plutôt qu’une cause. Elle est précieuse devant un incendie. Elle est désastreuse devant une urne, parce qu’un bulletin engage cinq ans et que la peur, elle, ne voit pas plus loin que le lendemain matin.

Hobbes faisait de la crainte le ciment de l’État : les hommes acceptent un souverain parce qu’ils redoutent la guerre de tous contre tous. Il y a du vrai là-dedans, et nos institutions en gardent la trace. Mais la démocratie a fait un autre pari : que les citoyens pouvaient choisir non seulement celui qui les protège, mais celui qui les représente, c’est-à-dire quelqu’un qui leur ressemble dans ce qu’ils ont de meilleur. Un électeur qui vote dans l’angoisse ne choisit plus un représentant ; il désigne un protecteur. Et un peuple qui ne cherche plus qu’un protecteur finit toujours par en trouver un.


Que faire, alors, d’ici avril ? Je ne crois guère aux conseils, mais je crois aux usages. En voici trois, empruntés au cabinet.

Le sablier, d’abord. Avant de se forger une opinion sur une menace, laisser couler un peu de sable. Une rumeur démentie le lendemain, une indignation oubliée la semaine suivante : la plupart des peurs du moment ne survivent pas à quelques jours de patience. Celles qui survivent méritent qu’on s’y arrête vraiment.

Le sel et le soufre, ensuite. Les alchimistes y voyaient deux principes opposés qu’il fallait tenir en équilibre. On peut y lire une règle simple : écouter aussi ceux qui ne partagent pas notre crainte. Si je redoute tel péril et que mon voisin en redoute un autre, il est probable que nous ayons tous deux raison en partie, et tort de croire que notre peur est la seule.

Le coq, enfin. Il annonce le jour, non la nuit. Il invite à se demander, devant chaque discours de campagne : que me propose-t-on de construire, et pas seulement de quoi prétend-on me protéger ? Un programme qui ne décrit que des ennemis n’a pas encore dit ce qu’il ferait de la paix.


Dessin au trait : un isoloir au rideau à demi tiré ; sur la tablette, une enveloppe et un petit sablier
Une autre petite pièce où l’on est seul.

Le cabinet de réflexion n’est pas une salle d’attente. Celui qui en sort n’est pas plus rassuré qu’en y entrant ; il est plus lucide. Il sait que la peur existe, qu’elle a ses raisons, et qu’elle n’a pas le droit de décider à sa place.

L’isoloir, lui aussi, est une petite pièce où l’on est seul. On y entre avec ses craintes, c’est inévitable. On aimerait seulement que chacun y entre aussi avec ce qu’il a écrit, un jour, sur ses devoirs envers lui-même, envers les autres et envers son pays. Et qu’il se demande, avant de glisser son bulletin, s’il vote pour ce qu’il espère ou contre ce qui l’effraie.

Chaîne d’union · planches liées

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