Vendredi matin, à dix heures, les cloches de France ont sonné sept minutes pour saluer l’arrivée du pape. Léon XIV a été reçu à l’Élysée, il a prié à Notre-Dame restaurée, avant de retrouver les jeunes au Stade de France. Samedi, une messe doit réunir des centaines de milliers de fidèles entre la Concorde et l’Étoile. Puis viendront Lourdes, et Metz.
Pendant ce temps, dans plus d’une loge, quelqu’un a dû poser la question à mi-voix, en souriant à moitié : « Et nous, on est toujours excommuniés ? »
La réponse courte est oui, ou presque. La réponse longue m’oblige à parler un peu de moi.
Un père qui bouffait du curé
Mon père était un anticlérical de première. Pas franc-maçon pour autant : son anticléricalisme ne devait rien à une loge, il lui venait de lui-même. L’Église, pour lui, c’était une affaire entendue, et pas en sa faveur. Je sais d’où je viens.
Il y avait pourtant, dans la famille, quelqu’un d’autre, qui était en loge celui-là. Et de ce côté-là, rien de la guerre aux curés. Plutôt une curiosité inépuisable pour l’histoire des religions : comment elles naissent, ce qu’elles se prennent les unes aux autres, ce qu’elles disent de ceux qui y croient. La religion n’y était pas un adversaire. C’était un sujet d’étude, presque un paysage. Et cela n’avait rien de théorique : ce membre de la famille échangeait très souvent avec un évêque. Deux mondes que tout aurait dû séparer, et qui avaient manifestement beaucoup à se dire.
Voilà les deux voix que j’ai entendues en grandissant. Celle qui combat et celle qui cherche à comprendre. On pourrait croire que la maçonnerie m’a fait choisir la seconde. Ce serait trop simple. Je navigue entre les deux, comme on avance sur le pavé mosaïque, un pied sur le noir, un pied sur le blanc. Certains jours l’agacement du père l’emporte. D’autres jours, c’est la curiosité.
C’est avec ce bagage que je regarde passer le pape.
Une constance de presque trois siècles
L’Église a peu de dossiers aussi stables que celui-ci. En 1738, vingt ans à peine après la naissance de la maçonnerie moderne à Londres, Clément XII la condamne par la bulle In eminenti et interdit aux catholiques d’y entrer, sous peine d’excommunication. Ses successeurs renouvellent la condamnation à intervalles réguliers. En 1884, Léon XIII lui consacre une encyclique entière, Humanum genus, l’une des plus dures jamais écrites contre elle. Le pape qui prie cette semaine à Paris a choisi de porter le même nom. Ce n’est pas pour cette raison, mais l’ironie ne m’échappe pas.
En 1983, le nouveau Code de droit canonique ne cite plus la franc-maçonnerie. Certains y lisent une détente. Elle dure quelques mois. La veille de l’entrée en vigueur du Code, le 26 novembre 1983, la Congrégation pour la doctrine de la foi, alors dirigée par le cardinal Ratzinger, précise que le jugement de l’Église reste inchangé : le fidèle qui s’affilie à une loge est en état de péché grave et ne peut pas communier.
Le 13 novembre 2023, un évêque des Philippines s’inquiète du nombre de maçons parmi ses fidèles et demande conseil à Rome. Le Dicastère pour la doctrine de la foi lui répond, avec l’approbation du pape François : l’adhésion active reste interdite, parce que la doctrine catholique et la maçonnerie sont inconciliables. Les clercs sont expressément visés. François passait pour un réformateur. Sur ce point, il n’a rien réformé.
Rien ne laisse penser que Léon XIV fera autrement cette semaine. Personne, d’ailleurs, ne le lui demande.
Mon père aurait haussé les épaules : « Qu’est-ce que tu croyais ? » Sur ce point, il n’aurait pas eu tort.
Ce que Rome nous reproche vraiment
On pourrait s’en tenir là et parler d’obscurantisme. Ce serait paresseux. Et ce serait, surtout, passer à côté de ce qui me concerne vraiment.
Car le reproche de l’Église, dans sa forme actuelle, ne porte plus guère sur le complot, les serments sanglants ou les rites sataniques que lui prêtaient les pamphlets du XIXe siècle. Il porte sur autre chose, de plus sérieux : notre rapport à la vérité. Pour Rome, la loge enseigne que la vérité n’est jamais acquise, que chacun la cherche à sa manière, que le Grand Architecte de l’Univers peut désigner le Dieu des uns, le principe des autres ou rien de précis pour d’autres encore. Une Église qui professe une vérité révélée, confiée à une institution et formulée en dogmes, ne peut pas considérer cela comme une simple activité de loisir.
Rome a bien lu. Une large part de la maçonnerie française se dit adogmatique, et elle y tient. Elle n’impose aucune croyance, ne tient aucune question pour close, travaille à partir du doute plutôt que de la réponse.
Et c’est là que je dois être honnête avec moi-même. Ce qui me gêne le plus dans la religion, ce n’est ni le dogme en soi, ni la hiérarchie, ni même l’histoire, souvent lourde. C’est qu’elle apporte des réponses. Des réponses données d’avance, avant même que la question ait eu le temps de faire son travail. Je ne dis pas que ces réponses sont fausses. Je dis qu’elles arrivent trop tôt pour moi.
Si je me retrouve en maçonnerie, c’est pour la raison exacte que Rome condamne. On m’y amène à me poser des questions. Pas à les laisser flotter indéfiniment, d’ailleurs : on me demande aussi d’essayer de trancher, de construire un avis, de le présenter devant les autres et de l’entendre discuté. Mais cet avis n’est jamais scellé. Il peut changer, et c’est très bien ainsi.
L’Église appelle cela du relativisme. J’appelle cela rester en chantier. Nous parlons de la même chose, et nous ne la jugeons pas de la même façon. Au moins, sur ce point, Rome ne nous prend pas pour un club de notables. Elle nous prend pour ce que nous prétendons être : une méthode de pensée. Elle la refuse, mais elle la voit.
Des blessures des deux côtés
L’histoire française a durci ce désaccord de doctrine jusqu’à en faire une guerre. En 1877, le Grand Orient de France supprime l’obligation de croire en Dieu et en l’immortalité de l’âme. Dans les décennies qui suivent, des loges accompagnent, et souvent inspirent, les grandes lois laïques. L’Église y voit une offensive. Elle n’a pas tout à fait tort.
Il faut rappeler aussi ce qui ne fait pas honneur aux maçons. En 1904, l’affaire des fiches révèle qu’une obédience a renseigné le ministère de la Guerre sur les convictions religieuses d’officiers, pour freiner l’avancement de ceux qui allaient à la messe. J’ai écrit dans une planche précédente qu’un juge maçon qui trahit sa fonction trahit aussi sa loge. Cela vaut ici. Ficher des hommes pour leur foi est exactement le contraire de ce que nous prétendons enseigner.
Quarante ans plus tard, ce sont les maçons que l’on fiche. La loi du 13 août 1940 dissout les sociétés dites secrètes, et le régime de Vichy publie au Journal officiel les noms de milliers de francs-maçons, chassés de la fonction publique. Plusieurs centaines d’entre eux seront déportés ou fusillés.
Chacun a de quoi entretenir sa rancune. On peut aussi décider que trois siècles suffisent.
La porte entrouverte, puis refermée
Des tentatives ont eu lieu, et elles méritent d’être connues. Entre 2017 et 2020, avec l’accord de la présidence de la Conférence des évêques de France, deux évêques ont rencontré des représentants de trois obédiences dites régulières. Toutes trois exigent la croyance en Dieu et réservent la loge aux hommes. Leur démarche visait à montrer à Rome qu’un catholique pouvait vivre en loge sans rien renier de sa foi. Un mémoire a été transmis au Vatican.
La réponse de 2023 a refermé la porte. Et c’est instructif : même les maçons les plus proches du christianisme, ceux qui prêtent serment sur le Volume de la Loi sacrée et invoquent un Dieu personnel, n’ont pas obtenu d’exception. Les obédiences adogmatiques, elles, n’étaient même pas autour de la table.
Il y a quelques semaines, pourtant, un signal contraire a fait du bruit. En août, Léon XIV a nommé au Comité pontifical des sciences historiques un historien italien dont l’appartenance passée à un rite maçonnique est documentée. Une partie de la presse catholique conservatrice s’en est indignée, une partie de la presse maçonnique s’en est réjouie. On ignore s’il appartient encore à une loge. Il serait imprudent de voir dans une nomination académique un changement de doctrine. Il serait tout aussi imprudent de n’y voir rien du tout. Un historien, qui plus est : du côté de la loge familiale, on en aurait souri.
Et puis il y a ce qui ne passe par aucun dicastère. Pendant que Rome répétait sa condamnation, un maçon de ma famille et un évêque continuaient de se parler, souvent, sans que personne y perde son âme. Les textes ferment les portes. Les hommes, parfois, les laissent entrebâillées.
Et nous, que devons-nous à l’Église ?
La réciproque tient en une ligne : aucune obédience n’interdit à ses membres d’être catholiques. Il y a des catholiques pratiquants en loge, et ils y sont chez eux. Ils vivent l’interdit de leur Église comme une affaire entre eux et leur conscience, et ce n’est pas à la loge d’en décider pour eux. Je les regarde avec une certaine admiration : ils tiennent ensemble ce que moi je n’arrive pas à tenir.
Cette semaine pose aussi une question plus immédiate. Une association a voulu faire interdire en justice la messe de la Concorde, au nom de la laïcité. À l’Élysée, le pape a plaidé pour une « juste laïcité ». Chacun mettra ce qu’il veut sous l’adjectif.
Ici, je sens l’héritage paternel tirer d’un côté, et la loge de l’autre. Et c’est la loge qui gagne. Un maçon attaché à la laïcité devrait défendre sans hésiter le droit des catholiques de prier en plein Paris, dès lors que le rassemblement est déclaré et autorisé comme n’importe quelle manifestation. La laïcité protège la liberté de croire et celle de ne pas croire. Elle ne demande pas aux croyants de rester chez eux. Le jour où l’on s’en servira pour interdire une messe, rien n’empêchera de s’en servir pour fermer un temple.
Lundi, à Metz, les représentants des cultes signeront avec le pape un appel commun à la paix. La maçonnerie n’y sera pas, et c’est très bien ainsi : elle n’est pas une religion, elle ne prétend pas en être une et elle n’a pas à s’asseoir à cette table. Sa place est ailleurs, dans le débat civique, là où l’on discute à égalité, sans parler au nom du ciel.
Entre le noir et le blanc
Avant d’être initié, j’ai été laissé seul dans un cabinet de réflexion, face à quelques objets et à des questions auxquelles personne ne répondait pour moi. C’est peut-être la chose la plus précieuse que la maçonnerie m’ait donnée : le droit de ne pas savoir, et le devoir de chercher quand même. L’Église, elle, offre des réponses. Elle les tient pour vraies, et elle a raison de les défendre si elle y croit.
Ce sont deux manières de chercher, et elles ne se confondront pas. Elles peuvent se respecter sans se ressembler. Rome a le droit de nous fermer sa porte. Nous n’avons aucune raison de fermer la nôtre.
Je continuerai donc à marcher sur le pavé mosaïque, un pied sur chaque couleur, l’agacement de mon père dans une poche, la curiosité de la loge familiale dans l’autre. Ce que je pense aujourd’hui de l’Église, je ne le tiens pas pour définitif. J’en penserai peut-être autre chose dans dix ans. C’est bien le moins qu’on puisse attendre de quelqu’un qui passe son temps à se poser des questions.
Bon séjour en France, Très Saint-Père.
Questions ouvertes
- Un catholique peut-il vivre en loge sans se mentir, ou l’Église a-t-elle raison de dire qu’il doit choisir ?
- Une réponse donnée d’avance empêche-t-elle de chercher, ou peut-elle au contraire servir de point de départ ?
- L’absence de dogme est-elle une force de la maçonnerie, ou une manière commode de ne jamais trancher ?
- Défendre la liberté de culte dans l’espace public, est-ce trahir la laïcité ou lui être fidèle ?
Pour aller plus loin
- La réponse du Dicastère pour la doctrine de la foi du 13 novembre 2023, présentée par Vatican News.
- Le programme du voyage de Léon XIV en France, sur le site officiel de la visite.
- Le mémoire des obédiences régulières transmis à Rome, présenté par 450.fm.
Chaîne d’union · planches liées
Il n’y a pas de secret maçonnique à révéler
Une lettre ouverte promet de « démystifier » la franc-maçonnerie devant des millions de spectateurs. Elle repose sur un malentendu qui en dit long sur ce que la discrétion protège vraiment.
Que promet vraiment un franc-maçon ?
Un avis rendu en juin sur les magistrats francs-maçons a réveillé un vieux soupçon : celui d'une fidélité cachée qui passerait avant la loi. La question mérite mieux qu'une indignation de principe. Elle mérite une réponse.
Seul dans le cabinet de réflexion : ce qu'on y vit vraiment
Le cabinet de réflexion est une petite pièce sombre où le candidat à l'initiation maçonnique est laissé seul, quelques minutes, avant la cérémonie. Pas de piège, pas de mise à l'épreuve : une chaise, une table, une feuille, quelques symboles, et soi-même. J'y suis passé. Voici ce qui s'y passe, sans mystère, et pourquoi ce quart d'heure continue de me suivre.
Commentaires
Les commentaires ouvriront prochainement. En attendant, on peut répondre par courriel.
Répondre par courriel →