Que peut faire une IA pour un franc-maçon ?
Beaucoup, et il serait malhonnête de le nier. Elle retrouve en quelques secondes une date, une référence, l’origine d’un mot. Elle résume un livre qu’on n’a pas le temps de lire, elle corrige une faute, elle propose un plan. Demandez-lui une planche sur la pierre brute, elle vous en rendra une, propre, bien construite, avec trois citations et une conclusion sur la Lumière.
C’est justement là que la question devient sérieuse. Le débat agite en ce moment les revues et les sites maçonniques, et la crainte qui revient n’est pas celle d’un robot à la porte du temple. C’est celle, plus discrète, d’un frère ou d’une sœur qui n’aurait plus besoin de chercher ses mots.
Qu’est-ce qu’on ne peut pas lui confier ?
Une planche n’est pas un texte. C’est la trace d’un travail. Ce qui compte n’est pas la phrase lue en loge, c’est ce qui s’est passé avant : la page blanche, l’idée qui résiste, le symbole qu’on croyait comprendre et qui se dérobe, la soirée où l’on s’aperçoit qu’on pensait l’inverse de ce qu’on écrivait.
Une machine peut expliquer la pierre brute. Elle ne peut pas la tailler à votre place, parce que la pierre, c’est vous. On peut faire rédiger un discours. On ne peut pas faire mûrir quelqu’un par procuration.
Le danger n’est donc pas l’outil. C’est la tentation de sauter l’étape qui fait mal, celle où l’on doute.

Pourquoi le cabinet de réflexion est-il l’antidote ?
Avant d’entrer en loge, chaque profane passe par un petit réduit sombre. Il y reste seul, quelques minutes qui paraissent longues. Pas de téléphone, pas de livre, personne à qui demander. Un crâne, un peu de pain et d’eau, du sel, du soufre, un sablier. Et sur le mur, sept lettres : V.I.T.R.I.O.L., qui invitent à descendre en soi-même.
On lui laisse une feuille, et quelques questions auxquelles il doit répondre par écrit. Personne ne lui donnera la bonne réponse. Il n’y en a d’ailleurs pas. On lui demande ce qu’il pense, lui, et c’est souvent la première fois depuis longtemps qu’on le lui demande vraiment.
Le cabinet de réflexion est l’exact contraire d’une machine qui répond. La machine est disponible à toute heure, jamais lasse, toujours prête à valider une intuition. Le cabinet ne répond rien. Il laisse le sablier couler et vous laisse avec vous-même. C’est inconfortable, et c’est voulu : on ne commence pas un chemin initiatique en recevant une réponse, mais en apprenant à tenir une question.

Pourquoi les planches nées de ce silence sont-elles les plus belles ?
Parmi les planches entendues ces derniers temps en loge, celles qui m’ont le plus touché ne sont pas les plus savantes. Ce sont celles d’apprentis qui reviennent sur ce qu’ils ont vécu dans le cabinet. Elles hésitent parfois, la construction est imparfaite, une phrase cherche son chemin. Mais on ne se pose aucune question sur leur origine. On entend quelqu’un qui a été seul avec lui-même et qui essaie de le dire.
C’est peut-être le vrai critère, à l’heure où tout peut être rédigé sans effort : une planche qui sonne juste, c’est une planche où l’on reconnaît une voix. La maladresse d’une pensée personnelle vaut mieux que l’élégance d’une pensée empruntée. Une loge le sent tout de suite. Le silence qui suit une planche sincère n’est pas le même que celui qui suit un exposé bien fait.
Chaque génération a-t-elle eu sa machine suspecte ?
Quand Internet est arrivé à la maison, ma grand-mère s’en méfiait. Pour travailler, disait-elle, il fallait ouvrir l’encyclopédie Tout l’Univers, et si elle ne suffisait pas, aller à la bibliothèque. Chercher, feuilleter, recopier à la main : c’était ainsi qu’on apprenait, et le reste n’était que facilité.
Elle n’avait pas tort. Elle n’avait pas tout à fait raison non plus. J’ai eu la chance de connaître tous ces outils, les volumes reliés, les fiches de bibliothèque, les premiers moteurs de recherche, et aujourd’hui les machines qui répondent. Aucun ne m’a rendu plus sage à lui seul. Aucun ne m’en a empêché non plus. Avant nous, on a sûrement dit la même chose de l’imprimerie, qui allait dispenser les hommes de mémoire.
L’encyclopédie pouvait déjà servir à recopier sans comprendre, et Internet à coller sans réfléchir. Le problème n’a jamais été l’outil. Il a toujours été ce qu’on lui demande.
Au fond, qu’est-ce qui compte ?
Le maçon a toujours travaillé avec des outils. L’équerre, le compas, le maillet ne pensent pas à sa place : ils l’aident à faire droit ce qu’il a décidé de construire. Que l’on prépare une planche avec une encyclopédie, une bibliothèque ou une machine, la seule question qui vaille est celle-ci : qu’est-ce que ce travail a changé en moi ?
Une planche n’est pas jugée à ses sources, mais à ce qu’elle a transformé chez celui qui l’a portée. Si l’on en sort identique, l’outil le plus puissant du monde n’aura servi à rien. Si l’on en sort un peu déplacé, un peu plus lucide, la page la plus modeste aura fait son œuvre.
Et si la loge devenait plus précieuse que jamais ?
Dans un monde saturé de réponses instantanées, la loge devient un lieu rare. On y parle à tour de rôle. On y écoute sans interrompre. On y laisse une idée faire son chemin sur plusieurs mois. Personne n’y optimise rien.
Ce qui paraissait désuet, la lenteur, le rituel, la parole qui circule, pourrait bien être ce qu’il y a de plus moderne. Le vrai luxe de demain ne sera pas d’obtenir une réponse de plus. Ce sera d’être entouré de gens qui ont réellement réfléchi avant de parler.
Le cabinet de réflexion nous l’avait dit dès le premier soir. On y entre seul, on en sort avec des questions, et l’on passe ensuite des années à y répondre avec d’autres. Les outils changeront encore, ceux de nos grands-parents étaient déjà différents des nôtres. Le travail, lui, reste le même, et personne ne le fera à notre place : devenir, un peu, meilleur qu’hier.
Et vous, quel outil vous a le plus aidé à penser par vous-même ? Et lequel, au contraire, vous en a dispensé sans que vous vous en aperceviez ?
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Symbole : Pierre brute, dans l’index →Le cabinet de réflexion, avant d'être un blog
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